Devenir parent et voir vieillir ses enfants, c’est aussi accepter qu’un jour, ils devront partir pour faire leur vie ailleurs. Chaque parent veut voir sa progéniture s'épanouir, mais c’est un luxe de pouvoir garder son fils ou sa fille près de soi.

Il y a des parents qui ont cette chance-là. Leur enfant décide de s’établir pas trop loin ou de revenir dans le coin après quelques années, ce qui fait qu’ils peuvent se retrouver, chaque semaine, le temps d’un souper ou deux.

Et il y en a d’autres qui sont encore plus chanceux. Des parents qui ont l'opportunité d’avoir leurs enfants et même parfois leurs petits-enfants comme collègues de travail, en plus de les avoir à deux-trois coins de rue.

Shirley Fulton Deugo est l’une de ces privilégiées. Elle est la doyenne à Fulton’s, une érablière qui est dans la famille depuis 7 générations et qui est devenue une vraie institution dans l’est de l’Ontario. Shirley est la dernière représentante de la 4e génération. Son fils et ses deux filles (la 5e génération) prennent tranquillement le relais en formant la 6e génération. La 7e génération, elle, vient tout juste de naître.

Chaque printemps, Shirley a le bonheur de travailler avec ses 3 enfants et ses 9 petits-enfants.

Un peu d’histoire

La première génération – Un élément de survie

En 1840, John Fulton et ses deux frères quittent l’Écosse et accostent en Ontario. À leur arrivée, le gouvernement canadien leur confie une terre de 100 acres à moins d’une heure d’Ottawa. « À l’époque, c’était dur. Tout ce qui comptait c’était : élever sa famille et mettre de quoi sur la table. », nous confie Shirley. C’est les Premières Nations qui initièrent les frères Fulton à l’art du sirop d’érable. « À l’époque, ils le faisaient pour eux. Il n’y avait pas de sucre avant. Tout ce qu’il y avait, c’est le miel des abeilles qu’il fallait récolter en forêt. Le sirop est vite devenu un élément essentiel dans leur alimentation. Ça leur permettait d’avoir quelques calories de plus et d’aller chercher les vitamines, les minéraux et les antioxydants présents dans le sirop », confie-t-elle.

La deuxième génération – Une denrée précieuse

La deuxième génération a vite compris la valeur du produit. « Ils se sont servis du sirop et du sucre d'érable comme monnaie d'échange. Au magasin général, ils les échangeaient contre des outils, du maïs et du soya. Ça restait encore petit à l’époque, mais ce n’était plus qu’un simple usage familial. C'était devenu une ressource majeure pour la famille. », raconte la doyenne de Fulton’s.

La troisième génération – L’essence de Fulton’s

Leonard Fulton, c’est le père de Shirley. « C’est vraiment lui qui a étendu l’entreprise. C’était un visionnaire. », nous avoue-t-elle. À ce moment, la ferme et l’érablière sont bien établies. Malgré tout, Leonard décide d’entailler de nouveaux érables pour porter la production à un total de 6 300 entailles.

« Mon père était un homme très social. Il trouvait la vie sur la ferme un peu trop solitaire. » Il lui vient alors une idée : ajouter une salle à manger à l’érablière. « Il expédiait ses marchandises dans l'Ouest canadien et il voulait que les habitants viennent visiter la cabane à sucre. À l'époque, l’ajout ne faisait aucun sens. Tous ses voisins lui disaient qu'il était fou. Il était à une heure d’Ottawa et il n’y avait pas d’autoroute. » En 1969, ne reculant devant rien, il met sur pied un restaurant de 12 places. « La première année, les gens furent au rendez-vous, puis c’est comme ça depuis. Chaque printemps, il y en a plus. Le restaurant peut maintenant asseoir 120 personnes. »

Leonard Fulton fut un point marquant dans l’histoire de Fulton’s, comme le témoigne Shirley « C’est mon père qui a créé l’identité de Fulton’s. Un endroit où les gens peuvent se sentir comme des proches. Après quelques années, les clients sont devenus en quelque sorte une extension de la famille. Et c’est mon père qui a amené ce sentiment-là. »

La quatrième génération – Plus loin que le sirop

Depuis que Shirley a repris Fulton’s, elle travaille surtout à accroître l’offre. « Nous avons ajouté de la variété au menu, de nombreux produits dérivés comme des friandises, de la moutarde et de la sauce barbecue à l’érable et même des activités sur le site. Je pense que le plus important, c'est que nous avons réussi à maintenir le sentiment que votre famille et la nôtre ne font qu'un lorsque vous visitez Fulton. »

Quand la famille devient l’exemple

Une des choses qui distingue une entreprise familiale, c’est la volonté d’apprendre de toutes les générations. « Ici, il n’y a pas le sentiment que les vieilles personnes ne savent pas de quoi elles parlent. Je me sens honorée que mes petits-enfants s’intéressent autant à mon histoire. Qu’ils viennent me voir et qu’ils veuillent que je leur apprenne. C'est dommage parce qu’on ne prend plus le temps de s’asseoir et d’écouter le passé. Nous avons perdu la richesse et la volonté d'apprendre des plus vieilles générations. Dans tellement d'autres cultures, les aînés sont ceux qui ont le plus de valeur. Dans la nôtre, nous les mettons de côté. »

Pour Shirley, la transmission du savoir, ça passe par la passion. « Les enfants ont besoin de voir que t’aimes ce que tu fais. Sinon comment veux-tu leur apprendre ? Je me rappelle d’une année avec mon mari où on a fait tout notre sirop d’érable en 7 jours et 7 nuits. On a amené un matelas dans la cabane à sucre et on dormait à tour de rôle parce que les enfants n’étaient pas encore assez grands pour nous aider. Ça peut avoir l’air beaucoup, mais pour nous, ce n’était pas du travail. On a attendu toute l'année que la sève coule. »

Il faut aussi mettre du plaisir là-dedans. Mon père trouvait toujours une façon de rendre le travail agréable.

« Il faut aussi mettre du plaisir là-dedans. Mon père trouvait toujours une façon de rendre le travail agréable. », nous dit Shirley. Chez Fulton’s, il y a de nombreuses astuces pour garder les troupes motivées. « Pendant que les enfants entaillent les arbres, on fait souvent une liste de toute la nourriture qu’ils aiment et on remplit leurs poches pour qu’ils puissent manger quand ils en ont besoin. Si on passe près du Dairy Queen, on s’assure d’en ramener pour tout le monde. On fait aussi beaucoup de plaisanteries, surtout au poisson d’avril. Vous pouvez tomber sur de fausses mains gelées au congélateur, des rouleaux de pièces de monnaie enveloppés dans des couches et des couches de ruban adhésif ou même une voiture remplie de popcorn. C’est vraiment les rires et la folie qui brisent la tension quand vous êtes au milieu d’une grosse saison. »

Une partie de l’apprentissage, c’est aussi de partir. « Les enfants ont besoin d’aller voir ailleurs, que ce soit à l’université, au collège ou simplement de voyager. Sinon, l’herbe va toujours avoir l’air plus verte chez le voisin. Ils doivent voir si Fulton’s est l’endroit où ils veulent être. Ça leur permet aussi de grandir, d’apprendre et ça les rend plus reconnaissants de ce qu’ils ont autour d’eux. »

Finalement, un autre point positif de se relever les manches chez Fulton’s, c’est l’éventail de compétences qu’il est possible de développer : « Tu n’apprends pas juste à faire du sirop. Tu apprends aussi le marketing, les finances, le service à la clientèle, tu développes une éthique de travail… Tout ce dont tu as besoin comme connaissances dans la vie, tu peux l’acquérir ici ».

Vénérer ce qui nous entoure

Une autre tradition qui se perpétue chez Fulton’s, c’est prendre soin de la terre. « Je ne sais pas comment le décrire. On aime tout simplement ce lieu. Jamais on n’y fera de mal. » Il y a plusieurs règles sacrées dans la famille « Jamais nous ne faisons de coupe à blanc. Quand les arbres tombent ou meurent, c’est important de les laisser là. Ils redonnent à la terre et ils servent d’abris aux animaux et aux oiseaux. Si on coupe des arbres, c’est de manière prudente et sélective et c’est seulement parce qu’ils ne sont pas en bonne santé ou pour laisser pousser les nouveaux. C’est le cycle de la vie à Fulton’s. »

En écoutant Shirley, on réalise que les Fulton’s ont un très fort attachement pour leur terrain de 400 acres. « Ici, il y a deux arbres spéciaux : l’Arbre Grand-père et l’Arbre Grand-mère. Ils sont tout près de l’érablière. C’est comme ça depuis que je suis petite. La fameuse tempête de verglas de 1998 leur a causé beaucoup de dommages et une autre tempête est venue les abîmer cette année. On a engagé un élagueur pour qu’il retire les dégâts, mais les deux arbres sont en sérieux déclin depuis. L’autre jour, Scott (son fils) est venu me voir pour me dire que l’Arbre Grand-père allait devoir être coupé cette année et qu’il n’était pas certain d’être en mesure de le faire. Pour nous, c’est comme des êtres chers. C’est comme si on parlait d’un chien qui faisait partie de la famille depuis longtemps. »

Comme la majorité du savoir à Fulton’s, le respect de la terre n’est pas inculqué à l’aide de parole, il est plutôt transmis. « Ce n’est pas quelque chose qu’on enseigne. C’est plus quelque chose que les enfants assimilent quand ils nous entendent parler. Ça laisse une impression sur eux. Que c'est important de protéger et de prendre soin de ce qu’il y a autour de nous. »

La grande famille élargie de Fulton’s

Quand le père de Shirley a eu l’audace d’ajouter une salle à manger à l’entreprise en 1969, il était sûrement très loin de se douter du lien qu’il allait créer avec la communauté. Sans cette décision, peu auraient pu découvrir ce qu’est Fulton’s. « On est fier d’avoir une proximité avec les gens. Il n’y en a pas beaucoup qui ont cette chance. Un fermier ne parle jamais à la personne qui achète une pinte de lait. Ici, on peut discuter, se présenter, leur en apprendre plus sur la fabrication de nos produits et ils peuvent voir tout le travail que ça représente. »

On est fier d’avoir une proximité avec les gens. Il n’y en a pas beaucoup qui ont cette chance.

Au fil du temps, c’est de réelles connexions qui se sont développées. « Nous avons des générations de clients qui viennent ici : il y a des grands-parents, leurs enfants et leurs petits-enfants. Les grands-parents s’identifient à moi, leurs enfants connaissent les miens et leurs petits-enfants jouent avec mes petits-enfants. On a des familles qui viennent ici depuis 40 ans. C’est devenu une tradition pour eux. Chaque fin de semaine de Pâques, ils débarquent avec 20 ou 30 membres de leur famille. Qu’est-ce que tu peux demander de plus ? C’est vraiment devenu une relation d’amour entre ces familles et la nôtre. Et il y a aussi des nouveaux venus chaque année. »

Des histoires avec les visiteurs, Shirley en récolte depuis des années. Elle n'a pas besoin de chercher très loin pour nous en raconter une. « Hier, j’ai reçu un nouveau visiteur. Il m’a appelé avant d’arriver. Par son nom (O’Leary), je savais qu’il était irlandais. C’était un homme très joyeux d’une soixante-dizaine d’années environ. Quand il est arrivé, je lui ai dit : “Vous êtes le bienvenu, mais je veux juste que vous sachiez que vous entrez en territoire écossais ici.” Nous avons tous les deux eu le fou rire. On a ensuite parlé, parlé et parlé. Il m’a téléphoné aujourd’hui en me disant qu’il a passé un excellent moment hier et qu’il serait probablement de retour vendredi. J’ai vraiment été touché qu’il ait pris le temps de m’appeler. Et tout ça, ça s’est passé au magasin, même pas au restaurant. »

Quand les arbres ont fini de couler

Une fois le printemps terminé et les cuves nettoyées, Fulton’s n’arrête pas de tourner pour autant. « Après une courte pause, on se rencontre un lundi matin entre directeurs et on se demande : “Ok. C’est quoi la suite ?” Nous revenons sur la dernière saison avec les notes de chaque responsable et les commentaires des clients. Nous cherchons comment faire évoluer l'entreprise, nos ventes, la boutique en ligne. Récemment, nous avons fait le saut chez Shopify. On pense même déjà à Noël. »

Il y a une chose qui différencie Fulton’s des autres entreprises familiales. « Nous n’avons pas peur de changer. Il y a beaucoup de fermes familiales qui veulent garder les choses comme elles le sont. Quand le fils ou la fille arrive dans le décor, le père refuse de changer quoi que ce soit. Nous, nous sommes toujours à l'affût de la prochaine opportunité. Ça vient de mon père. On a toujours appris à ne pas craindre le changement. »

Un échange générationnel

Depuis 1840, il y a plusieurs traditions qui se sont créées et qui se sont transmises chez Fulton’s : prendre soin de la terre, valoriser le savoir des aînés, être là où l’on veut être, accueillir les visiteurs comme des proches et ne pas avoir peur de changer.

En travaillant et en apprenant de leur famille, les jeunes générations ont l’opportunité d’avoir accès à un bassin de connaissances et une conception du monde bien différente de ce qu’ils auraient pu acquérir ailleurs.

Grâce à ce bagage, la 5e et 6e génération (et bientôt la 7e génération) vont avoir tout en main pour continuer de faire croître Fulton’s, à leur manière, et pour assurer la passation de ces précieux acquis aux générations à venir.

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